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Quelque semaines après le déconfinement, il est temps de dresser un premier bilan sur les conséquences à court terme de la crise du Covid-19 sur le rugby féminin.

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Très faible médiatisation dans les journaux

Le sport féminin était déjà peu médiatisé avant la crise du Covid-19. La situation ne s’est pas améliorée pendant le confinement.

Dans la presse écrite, les papiers sur le rugby au féminin se sont faits rares. Ce qui est vrai pour le rugby l’est aussi pour tous les autres sports, y compris les plus populaires comme le football ou le tennis. Carole Gomez, directrice de recherche à l’Iris, a fait le calcul :

« entre le 14 mars 2020 et le 12 mai, L’Équipe, version papier, aura publié 40 articles ou brèves sur l’impact du Covid-19 sur le sport au féminin. 40 sur 1651. Soit 2,4 %. »

Dans “le sport au temps du Covid-19 : qu’est devenu le sport au féminin ?

Autrement dit, l’Equipe a publié 1 651 idées d’articles sur l’impact économique, sportif, sociétal de la crise sur le sport masculin, et seulement 40 pour le sport féminin.

L’angle de la joueuse soignante privilégié

Agathe Sochat au CHU pendant la crise du Covid-19
Agathe Sochat au CHU pendant la crise du Covid-19

Pendant le confinement, Emeline Gros, Gaëlle Hermet, Camille Boudaud, Agathe Sochat ou Emma Dontenville, ont été mises à l’honneur. Les journalistes ont choisi de présenter la deuxième facette de leur double projet. Ces articles sur les joueuses en première ligne dans les hôpitaux, les Ehpad ou pharmacies ont mis en avant l’engagement exemplaire de ces jeunes femmes pendant cette crise. De plus, ces articles ont permis de mettre en lumière un aspect peut-être méconnu du grand public, à savoir que les joueuses ont besoin d’avoir un métier en dehors du rugby pour vivre.

Mais les réflexions sur l’avenir du sport féminin et du rugby en particulier se sont faits rares. Ouest France fait figure d’exception, avec sa série « quel sport demain ? », qui s’interroge sur des thématiques comme la prise en charge de la maternité, les cycles menstruels, l’avenir du tennis, du cyclisme et du sport féminin en général.

L’arrêt des diffusions télé

Le XV de France a été le premier impacté par la crise. Quelques heures avant le coup d’envoi Écosse-France, une joueuse adverse a été diagnostiquée positive au Covid-19 et le match annulé. Quelques jours plus tard, la dégradation du contexte sanitaire sifflait le coup d’arrêt de cette compétition. France télévision n’a donc pas pu diffuser les derniers matchs alors qu’ils ont rassemblé près d’un million de téléspectateurs en moyenne en 2019.

Maillot du XV de France à l'effigie de Simone Veil
Maillot du XV de France à l’effigie de Simone Veil pour le match du VI Nations Ecosse-France. Crédit photo : FFR

Pour le championnat, les conséquences de la crise sanitaire sont encore plus désastreuses. Chaque année, seules les phases finales, et quelques affiches, sont retransmises. En 2020, avec l’arrêt du championnat, aucun match de la saison 2019-2020 n’aura été diffusé. Les clubs et les joueuses souffriront d’un vrai déficit d’image.

Que peut-on espérer pour l’avenir ? Les matchs reportés du dernier tournoi des VI Nations se joueront-ils en début de saison ? Comment et quand se déroulera le prochain tournoi ? Que se passera-t-il pour la tournée d’automne ? Il demeure beaucoup d’incertitudes aujourd’hui encore.

L’émergence d’une prise de parole plus engagée

Pendant la crise du Covid-19, certaines femmes de sport se sont mobilisées et ont décidé de prendre la parole pour revendiquer ou dénoncer des situations, à l’instar de Clémentine Sarlat (journaliste spécialisée dans le rugby), Tiffany Henne et Andréa Decaudin, journalistes sportives dénonçant des faits de sexismes et de harcèlement dans leurs rédactions.

Depuis quelques temps, quelques joueuses de rugby interviewées ont pu s’exprimer sur les difficultés de mener à bien leurs doubles projets et sur la volonté de faire progresser les choses.

Cet engagement, ces prises de paroles sont essentielles. Selon Béatrice Barbusse, sociologue du sport et ancienne handballeuse professionnelle :

« Pour faire vraiment évoluer les mentalités, il faut que les sportives s’engagent plus, qu’elles osent dénoncer, se défendre, se syndiquer. Qu’elles soient actrices de l’histoire collective. »  

Dans Ouest-France “Quel sport demain ? Le sport féminin, celui qu’il ne faudra pas oublier
Béatrice Barbusse
Béatrice Barbusse. Crédit photo : FFHandball

Au niveau international, quelles décisions pour le rugby féminin ?

Au niveau international, les reports de compétitions se sont enchaînés que ce soit pour les qualifications des équipes pour les JO de Tokyo ou pour la Coupe du monde 2021.

Le report des JO de Tokyo en 2021 laisse plus de temps aux instances internationales du rugby pour organiser les phases qualificatives. Cependant, ce report d’un an va entraîner un enchaînement, en l’espace de quelques mois, de deux compétitions internationales majeures. Les équipes qui utilisent leurs meilleures joueuses sur le 7 et le XV vont avoir des difficultés à gérer les effectifs. Et comme l’a expliqué récemment Marjorie Mayans, certaines joueuses concernées vont devoir faire un choix.

Marjorie Mayans avec le 7 France, photographiée par Isabelle Picarel
Marjorie Mayans avec le 7 France. Crédit photo :Isabelle Picarel

Et au niveau national ?

Le championnat féminin, en tant que championnat amateur, a été arrêté. Il n’y aura pas d’équipe championne cette année.

Les efforts et les réflexions ont porté sur l’avenir du championnat professionnel masculin compte-tenu des enjeux économiques. Cette inégalité de traitement peut véhiculer l’idée que le championnat féminin n’a pas autant de valeur que le championnat masculin. C’est en tout cas l’idée développée par Laura di Muzio :

“J’ai été assez choquée par le manque de considération qu’on a pu avoir vis-à-vis du championnat féminin par rapport au championnat masculin. En terme de message envoyé, je trouve que c’était assez négatif. Ca revenait à dire que le championnat féminin n’était pas assez intéressant pour qu’on y réfléchisse, alors on a tout arrêté. Il est vrai que c’est sûrement beaucoup plus difficile de maintenir un championnat amateur. Mais le discours prouve que les mentalités n’ont peut-être pas tant évolué que ça. Tant que tout va bien, on dit qu’on veut avancer ensemble, faire progresser le rugby féminin. Mais quand on est dans le dur et qu’on devrait être solidaires, finalement tout le monde se replie vers soi et sauve ses intérêts”

Laura di Muzio, joueuse du LMRCV, consultante France TV et co-fondatrice de LJA Sport lors de la conférence “quelle place pour le sport féminin dans le ‘monde d’après'” organisée par Iris France.
Laura di Muzio pendant une conférence LJA Sports
Laura di Muzio pendant une conférence LJA Sports. Crédit photo : LJA

Le confinement a démontré qu’en période de crise, les bonnes intentions sur le développement du sport féminin ont tendance à s’effacer. Pour des raisons économiques et culturelles, les dirigeants des fédérations, des instances sportives, des clubs – des hommes pour la plupart – réfléchissent d’abord au sauvetage des championnats masculins. A court terme, le rugby féminin souffrira peut-être moins des conséquences de la crise que le rugby masculin. Mais tous les observateurs s’accordent à dire qu’il faudra être très vigilants dans les semaines et mois à venir, car le risque d’écarter les sportives et de faire passer la pratique féminine au second plan est réel.