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Lenaïg Corson est une figure importante du rugby. C’est aussi une athlète et une femme engagée qui porte des idées et espère faire évoluer les consciences. Quand on commence une discussion avec Lenaïg, on n’a pas envie de l’achever tant elle a de choses à partager sur ses engagements et ses combats.

Dans ce premier article, nous allons revenir avec elle sur la situation du rugby. La deuxième ligne, qui a conscience d’être plus proche de la fin que du début de sa carrière, aborde avec beaucoup de sérieux sa préparation pour la Coupe du monde. Après une dizaine d’années au plus haut niveau, l’une des premières joueuses à avoir été sous contrat fédéral, a également à cœur de faire évoluer son sport en s’engageant dans divers comités et groupes de travail.

Lenaïg Corson, tu interviens dans beaucoup de comités, commissions, groupes de travail. Tu es chargée RSE au Stade Français. Trouves-tu encore du temps pour faire du rugby ?

“Oui (rires). Ma priorité des priorités, c’est le rugby. Je sais que je suis sur une fin de carrière et j’ai vraiment envie de profiter à fond de ce que je vis. J’ai la chance d’être professionnelle mais ça reste quand même une organisation du temps parce qu’en plus, plus j’avance dans l’âge, et plus je dois être rigoureuse sur les entraînements et la récupération. Les journées sont très très chargées. Mais c’est aussi comme ça que je trouve mon équilibre de vie”.

Le tournoi des six nations a été reporté car certaines équipes ne pouvaient pas assurer la sécurité des joueuses. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

“Le gros souci qu’on a aujourd’hui, c’est que les autres nations européennes n’ont pas les même privilèges que les françaises ou les anglaises. Par exemple, les joueuses italiennes et irlandaises ne sont pas professionnelles, et seules quelques joueuses écossaises le sont.

Alors cela pose des questions d’égalité de statut entre les équipes dans notre tournoi. Une équipe comme l’Italie, par exemple, ne pouvait pas mettre en place suffisamment de précautions anti-covid pour se déplacer, pour mettre en place des bulles sanitaires, etc. Du coup, le tournoi a été reporté. C’est déjà compliqué pour les garçons alors qu’ils ont le statut professionnel, donc chez les filles, je te laisse imaginer…”

On vient d’annoncer le six nations pour avril. Compte-tenu de la situation sanitaire qui est assez changeante, évolutive, est-ce que tu penses qu’on pourra le jouer ?

“Moi j’ai bon espoir. En tout cas, je me prépare pour et toute l’équipe le fait aussi. J’ai espoir que la situation s’améliore dans les semaines à venir. On sait qu’on va peut-être nous amener à faire un troisième confinement, on verra bien. Aujourd’hui, personne dans le monde n’est capable de te dire de quoi demain sera fait. On est dans l’incertitude la plus complète. La seule chose qu’on peut maîtriser c’est maintenant aujourd’hui.

Ça fait bientôt un an qu’on vit cette situation et on s’est adaptées. C’est pas facile tous les jours, ça c’est clair, mais on est obligées de s’adapter. Et faire des plans sur la comète ou imaginer des choses de façon très négative ou très positive, ça peut nous faire du mal. Donc on vit au jour le jour. On est obligées de le faire quand on est sportives de haut niveau”.

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Stade Français – Rennes. Crédit photo : Jérémy Babinet
Comment as-tu réussi à gérer cette année particulière ?

“Lors du premier confinement, je ne savais pas combien de temps cette situation allait durer, si on allait pouvoir reprendre un rythme de vie, reprendre le rugby. J’ai continué à m’entraîner en faisant comme si on allait pouvoir reprendre demain. Malheureusement, on ne peut faire que ça aujourd’hui.

C’est dur parce qu’il n’y a pas de compétitions et on aimerait bien matcher. Mais il faut aussi prendre du recul parce que la crise n’impacte pas que le sport mais tous les milieux. A côté de nous, il y a des restaurateurs, des patrons de bars qui aimeraient bien ouvrir et gagner un peu leur vie plutôt que de ne verser que des charges en fin de mois. Dans l’évènementiel, la situation est aussi très précaire. Donc j’ai plutôt une pensée pour tous ces personnes qui sont à leur compte, qui ont le couteau sous la gorge et qui sont dans des situations précaires. J’essaie de relativiser comme ça”.

La crise sanitaire a aussi eu un impact important sur le championnat. Comment les joueuses l’ont-elles vécu ?

“Cette année, notre championnat s’est arrêté lors du 2e confinement. On l’a très mal vécu. Surtout que tous les meilleurs niveaux – qui eux sont professionnels – ont pu reprendre leur activité et leurs matchs comme si de rien n’était. Par contre, nous, qui sommes le meilleur niveau français du rugby féminin, on ne pouvait pas avoir de matchs.

Alors suite à cela, il y a eu une grande concertation. Avec Provale, toutes les joueuses de l’Elite 1 et l’Elite 2 ont été consultées pour savoir ce que les joueuses voulaient – et bien évidemment, nous, on voulait matcher – et savoir comment on pouvait s’y prendre”.

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Est-ce que tu peux nous décrire comment la commission Provale a travaillé ?

“Plusieurs groupes de travail ont été formés au sein de Provale, en lien avec la fédération, pour que les filles puissent s’exprimer. Je crois qu’aujourd’hui c’est extrêmement important d’impliquer autant les joueuses de clubs que les joueuses de l’équipe de France. Avec cette commission, chaque club a deux référentes élues qui participent aux réunions, aux échanges et aux interrogations liées au championnat, sur comment pouvoir rejouer.

Et ça c’est hyper important parce que jusque là, on ne nous avait jamais demandé notre avis. On ne faisait pas les choses dans notre dos, mais on ne nous avait jamais consultées. Nos dirigeants prenaient la décision pour nous et ce n’était pas forcément représentatif de ce que les joueuses pouvaient penser – en tout cas en ce qui concerne la volonté de reprendre le championnat.

Donc on a mis cartes sur table. Provale a vraiment fait en sorte de rendre la situation très transparente pour que toutes les filles puissent être informées des échanges et des décisions qui allaient être prises. C’était aussi important que chaque club puisse s’exprimer en son nom. Parce que tout le monde n’avait pas forcément envie de reprendre sans qu’un protocole sanitaire soit prévu”.

Quelles sont les difficultés qui sont remontées par rapport à la reprise du championnat ?

“Certaines joueuses ont eu des difficultés avec leurs employeurs concernant les cas contacts. En effet, si une coéquipière est diagnostiquée positive, on devient cas contact. Si la situation se répète, qu’on ne peut pas aller travailler, et que notre employeur nous dit que ça fait quand même trois fois qu’on est cas contact et qu’on n’est pas venue travailler… ça va 5 minutes ! Donc il y avait une crainte vis-à-vis de ça, parce qu’on est amatrices.

Il y a eu de réels échanges et je pense que ça a été bénéfique. Je crois que notre sport va vraiment évoluer à l’avenir parce que c’était la première fois qu’on faisait des réunions, des visioconférences. On apprend à se connaître dans chaque équipe et on essaie d’avoir un projet commun pour faire bouger les choses à la fédération et pour notre championnat”.

Comment se passent vos échanges avec la fédération ?

“Pour être en contact avec Brigitte Jugla (vice-présidente rugby féminin et féminisation) de la fédération, je pense qu’elle a aussi vraiment envie de faire bouger les choses. C’est chouette de voir que tous les acteurs ont envie de s’impliquer, de réfléchir ensemble. Et pour moi, ce sont des choses qui n’avaient pas encore été faites jusque là.

Après, je veux pas non plus mettre en tort ceux qui ont travaillé avant la mise en place de ce comité au sein de Provale. Mais je pense simplement qu’aujourd’hui, cette initiative va vraiment aider notre sport à se structurer”.

Stade Français – Rouen. Crédit photo : Jérémy Babinet
A quoi ont abouti vos discussions au sein de cette commission ?

“Notre championnat a été arrêté en octobre. Mais on a réussi à faire bouger un peu les choses et on a finalement pu reprendre les entraînements en décembre dernier.

Après, on avait réfléchi au calendrier pour la reprise, mais à l’époque on avait fait en fonction du Six Nations. Finalement, comme il n’aura pas lieu aux dates prévues, ça chamboule tout.

Mais à un moment donné, il faudra avancer et il faudra surtout que dans les clubs ça joue parce que les filles ont pris des licences pour aller sur le terrain. Nous (Stade Français) jouons Toulouse début février, c’est une bonne chose”.

Fin décembre, la FNASS (Fédération Nationale des Associations et Syndicats de Sportifs) a décidé de réunir 12 sportives en activité. Il y a, entre autres, Eugénie Le Sommer, Kadidiatou Diani, Endy Miyem, Siraba Dembélé-Pavlovic. Côté rugby, tu es conviée avec Safi N’Diaye. Tu peux nous en parler un peu ?

“Déjà je trouve ça super qu’on soit amenées, nous sportives, à prendre la parole, à mettre en avant des choses qui ne vont pas et qui ne sont pas forcément vues par les institutions, à proposer des solutions.

Il y a eu une première réunion entre nous. On a fait un tour de nos différents sports collectifs et de nos difficultés. Alors tout le monde a des difficultés, mais les problématiques sont très différentes d’un sport à l’autre.

Par exemple, il y a quelques années, le foot a connu nos problématiques sur la professionnalisation. Maintenant ça commence à se développer. Mais à part les deux clubs phares (OL et PSG), est-ce que les autres clubs de foot arrivent à se développer, à se structurer ? Nous, au rugby, en équipe de France de rugby, le statut pro n’est offert qu’à 50 joueuses, donc comment professionnaliser les joueuses et le championnat ?

De manière transversale, tout sport confondu, il y a la question de la maternité chez les sportives qui se pose. Avoir un enfant pendant sa carrière, c’est quelque chose de très compliqué parce que pendant la grossesse et le congé maternité, on ne peut pas jouer. Et compte-tenu de l’économie du sport féminin, est-ce qu’on peut continuer à être rémunérée pendant ces arrêts ? C’est un sujet qui sera abordé”.

Ce groupe de 12 athlètes de haut niveau va donc parler des problématiques liées à chacun des sports collectifs, notamment autour de la professionnalisation et de la maternité. Y-a-t’il d’autres sujets que vous allez aborder ?

“Oui, plusieurs sujets seront abordés. Actuellement, on est en train de constituer des groupes de travail autour de 4 thèmes : la professionnalisation sociale de la discipline, la professionnalisation de la gestion des compétitions par les instances, la professionnalisation structurelle des clubs, et la professionnalisation médiatique.

Pour le moment, on a eu qu’une réunion, mais je pense que la prochaine aura lieu prochainement pour justement voir qui travaille dans quel groupe de réflexion et comment on va commencer à mener notre combat pour le sport féminin.

C’est chouette en tout cas que des sportives puissent prendre la parole et que les syndicats nous accompagnent“.

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Pourquoi est-ce important d’être accompagnée par vos syndicats ?

“C’est important parce que nous, finalement, on est là pour faire du sport et jouer… mais pour défendre nos intérêts, disons qu’on n’est pas forcément des championnes de la négociation non plus ! Et puis, on prend aussi des risques pour notre carrière alors que le syndicat, lui, ne risque rien. Donc c’est mieux qu’un syndicat puisse nous soutenir, prenne la parole pour représenter l’ensemble des filles.

D’avoir pu rentrer dans ce syndicat, il y a quelques années, ça a vraiment été une super évolution pour nous, en tant que joueuses. Il y a quelques années, lorsque Safi N’Diaye et Gaelle Mignot sont entrées au comité directeur en 2014, ça a vraiment changé des choses pour nous, et on voit que ça se structure de plus en plus via le syndicat.

Avec le temps, on est aussi plus à l’aise pour porter des combats, pour leur dire qu’on voudrait voir changer telles et telles choses. Du coup, eux partent au front pour nous. C’est beaucoup plus confortable que ce soit dans ce sens là plutôt que ce soit les joueuses en première ligne !”