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A l’occasion de la journée internationale du sport féminin, nous allons aborder les préjugés sexistes dans ce grand format. Les sportives de haut niveau, surtout celles qui s’adonnent à un sport jugé “masculin”, subissent régulièrement des remarques sexistes et parfois des injures homophobes. Caroline Thomas, il y a quelques mois, a dénoncé ce phénomène sur les réseaux sociaux et dans les médias. Pourquoi les rugbywomen subissent-elles ce genre d’attaques? Pourquoi remet-t-on en question leur identité de femme ? Nous avons posé ces questions à Béatrice Barbusse pour tenter de comprendre.

Béatrice Barbusse est une ancienne handballeuse de haut niveau. Elle a été la première femme française à être à la tête d’un club sportif professionnel masculin. Actuellement vice-présidente de la fédération de handball, Béatrice Barbusse est aussi sociologue et maître de conférences à l’université Paris-Est Créteil.

Des préjugés qui découlent des processus de socialisation

  • Il y a quelques mois, Caroline Thomas a été victime d’injure à caractère homophobe sur les réseaux sociaux. Suite à cet événement, le ras-le-bol exprimé par la talonneuse de l’équipe de France a été repris dans la presse écrite et radiophonique. Selon vous, quel raisonnement peut pousser un individu à proférer une injure homophobe envers Caroline Thomas et, plus généralement, envers les rugbywomen ?

“En fait, il y a plusieurs choses qui se jouent ici. Dans cette histoire, cet individu associe un corps musclé à une lesbienne, et il associe également « lesbienne » à une injure – ce qui n’est pas évident puisque « lesbienne » n’est pas une injure, bien évidemment.

Alors la question qu’on peut se poser, c’est comment quelqu’un peut porter ça, le penser et l’écrire sur les réseaux sociaux ? Et bien cela découle de processus de socialisation qui débutent dès notre prime enfance”.

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Caroline Thomas, talonneuse du XV de France
Caroline Thomas, talonneuse du XV de France. Crédit photo : Vincent Roche
  • Pouvez-vous nous expliquer ce que sont les processus de socialisation ?

“En sociologie, les processus de socialisation correspondent aux mécanismes d’intériorisation des valeurs, des normes d’une société. Au travers de nos différents espaces de socialisation que sont la famille, l’école, les activités de loisirs, mais aussi à travers les dessins animés, les pubs, les films, les séries, et tout ce qu’on a aujourd’hui, est véhiculée, de manière souvent indirecte, une homophobie latente. Alors bien évidemment, on n’entend pas d’insulte homophobe dans les dessins animés. Mais dans ce qu’on donne à voir aux enfants, c’est presque toujours l’association d’un homme et d’une femme.

Donc si on est habitué à voir tout le temps l’hétérosexualité comme norme, le jour où on est confronté à une situation différente, cela nous paraît anormal puisqu’on ne l’a jamais vu”.

  • Diriez-vous que notre société est homophobe ?

“Dans notre société française, même plus largement européenne voire occidentale, l’homosexualité est considérée négativement, péjorativement, et est prétexte à injure. On connaît d’ailleurs par cœur ces expressions injurieuses « sale PD », « sale gouine », « sale lesbienne ». pour les avoir déjà entendues”.

Des stéréotypes de genre tellement intériorisés qu’ils ne sont même plus interrogés

  • Donc il y a d’abord une vision hétéronormée de la société, voire une homophobie latente. Mais comment peut-on opérer un glissement entre femme musclée et lesbienne ?

“Le corps musclé est associé au genre masculin. Donc une femme musclée ne va pas correspondre aux normes classiques de genre. Elle ne va pas correspondre aux canons de la féminité tels qu’ils sont montrés dans les magazines féminins par exemple. Dans l’image collective, la « vraie femme » doit avoir un corps longiligne, de la poitrine, etc. Le corps de la sportive de haut niveau, et de la rugbywoman, peut alors paraître atypique.

Et cet individu a tellement intériorisé ces stéréotypes de genre qu’il ne les interroge même plus. Ce qu’il faut comprendre c’est que ces stéréotypes sont inscrits à la fois dans les esprits et même dans les corps. D’ailleurs, les photos des équipes professionnelles publiées en début de saison illustrent très bien ce phénomène. Sur une majorité de ces photos, les filles ont les jambes croisées ou serrées lorsque les hommes ont les jambes écartées. La façon “genrée” de s’asseoir illustre l’intériorisation des stéréotypes de genre dans notre esprit mais aussi dans notre corps. C’est bien pour cela que Pierre Bourdieu parle d’habitus. Pour dire que ce sont des dispositions qu’on a apprises qui s’inscrivent dans notre esprit et notre corps.

Donc d’une manière tout à fait logique, si vous n’avez pas interrogé ces stéréotypes de genre, vous avez des comportements qui correspondent au contenu de la socialisation que vous avez reçu, tout simplement. Et dans le cas de la personne qui a injurié Caroline Thomas, c’est ce qui s’est passé”.

L’injonction à être de “vraies femmes”

  • Nos processus de socialisation peuvent nous amener à associer un corps de femme athlétique à un corps “masculin” ou “masculinisé”. Mais n’y a t’il pas une différence entre “avoir” un corps “masculin” et “être” lesbienne ?

“Ce mécanisme est lié au phénomène de la rugbywoman (et footballeuse, etc.)

Comme ces femmes s’adonnent à des sports jugés « masculins » voire « virils », très souvent, elles sont soupçonnées de ne pas être de « vraies » femmes. C’est d’ailleurs bien pour ça que souvent, lorsqu’elles sont interviewées par les médias, on essaie de légitimer le fait qu’elles sont de « vraies femmes » en disant qu’elles ont un mari, des enfants”.

  • Comment vivent-elles et se comportent-elles face à ces injonctions à être de « vraies femmes » ?

“Elles peuvent réagir en surjouant la féminité. Et cela peut amener à l’hypersexualisation des sportives qu’on a vu apparaître ces dernières années.

Dans les années 80, quand je faisais du sport de haut niveau, on ne pensait pas à mettre des chouchous dans les cheveux ou avoir des ongles faits. Aujourd’hui, de nombreuses sportives de très haut niveau sont friandes de ces accessoires dit de la “féminité”.

La plupart d’entre elles vont déclarer qu’elles aiment être féminines et que ce n’est pas parce qu’elles font du sport de haut niveau qu’elles n’en sont pas moins des femmes. Et bien sûr qu’on peut faire du judo avec du rouge à lèvres si on veut ! Mais finalement, la question qu’il faut se poser c’est : qu’est ce que la féminité ? Qu’est ce qu’être une femme ? Par rapport à cela, les gens agissent par réflexe. Il y a un manque de questionnement”.

Béatrice Barbusse
Béatrice Barbusse

Déconstruire des croyances accumulées au fil du temps

  • Dans votre livre “Du sexisme dans le sport”, vous posez la question : les sports ont-t-il un sexe ? Et vous expliquez que cette question repose sur une vision essentialiste des sexes qui associe, par “nature”, la pratique sportive à une activité masculine et que ce raisonnement se fonde sur des stéréotypes de genre. Que peut-on répondre aux personnes qui estiment encore aujourd’hui que le rugby est un sport “masculin” ?

“Le sport a été fait par les hommes pour les hommes. C’est un lieu de sociabilisation et de socialisation masculine, créé pour acquérir la masculinité. La sociologue Christine Mennesson appelle d’ailleurs le sport “la maison des hommes” pour montrer qu’il s’agit d’une activité masculine par excellence.

Dans notre société, on met en avant la bi-catégorisation des sexes avec, d’un côté les hommes et de l’autre les femmes. D’ailleurs, des études médicales montrent qu’en fait, il n’y a pas que deux sexes, mais beaucoup plus que cela. Pourquoi avons-nous pensé qu’il n’existait que deux sexes homme et femme ? Parce qu’on est parti du postulat qu’il devait y avoir du féminin et du masculin, des rôles différenciés et exclusifs. Des rôles qui vont aux hommes ne vont pas aux femmes et vice versa.

Ainsi, pour être un homme il faut être fort, courageux, avoir des activités physiques. Les femmes, quant à elles, doivent être gracieuses, douces, empathiques. Elles ne doivent pas faire d’activité physique sauf si c’est pour renforcer leur grâce, par exemple

Pendant des années, on a interdit l’activité physique aux femmes. Les médecins disaient que ça mettrait à mal notre santé, notre fertilité. Le saut à la perche était soupçonné de provoquer des descentes d’organes par exemple.

Bref, ce sont plein de croyances qui se sont accumulées au fil du temps et qu’aujourd’hui il convient de déconstruire. Ces histoires de sexe homme/femme et ces histoires de genre masculin/féminin, sont beaucoup plus complexes que ce qu’on nous a appris depuis notre plus tendre enfance”.

Le risque de renforcer les stéréotypes en ne montrant qu’un modèle de féminité

  • Tout à l’heure, vous disiez que l’une des réponses possibles des sportives face à ces remarques sexistes et ces injures homophobes est de surjouer la féminité. Mais en se comportant ainsi, ne renforcent-elles pas l’idée selon laquelle il n’y a qu’une manière d’être femme ?

“Tout à fait. C’est véhiculer et reproduire ces stéréotypes de genre de ne vouloir montrer qu’un seul type de féminité.

Il y a des femmes qui ont un besoin personnel de se mettre en valeur par des accessoires de féminité et c’est évidemment un choix individuel tout à fait respectable.

Mais il y a aussi le niveau collectif. Et là, si toutes les sportives ont cette tentation de mettre en valeur “un” modèle de féminité, on finit par reproduire une image fixe et fausse de ce qu’est “la” féminité. La féminité c’est la capacité à être une femme, c’est la manière dont on est une femme. Et il y a autant de manière d’être une femme qu’il y a de femmes – et c’est pareil pour les hommes.

Au niveau individuel, chacune d’entre nous doit donc se poser cette question-là : pour quelles raisons ai-je besoin de mettre autant en avant ma féminité ? Est-ce un besoin qui correspond à quelque chose de très personnel ou alors est-ce une réponse à une attente sociale, aux injonctions à être une “vraie femme” ?

Par exemple, les remarques du genre « tiens, t’es habillée en femme aujourd’hui ? » sont tellement lourdes à porter qu’on finit parfois par donner aux autres ce qu’ils réclament”.

  • D’autant plus que ce sont des jeunes femmes qui n’ont pas nécessairement l’expérience et le recul pour toutes ces choses-là.

“Parfaitement. Et il ne faut pas braquer les joueuses sur ce sujet, mais il faut leur donner envie de comprendre. Certaines sportives considèrent que pour vendre le sport au féminin, il faut mettre en avant les atouts corporels féminins. Elles ne se rendent pas compte que leur comportement peut véhiculer des stéréotypes de genre qui, in fine, vont se révéler contre-productif”.

Des remarques sexistes pour marquer l’incongruité des femmes dans un monde d’hommes.

  • Lorsque ces jeunes filles deviennent femmes elles-mêmes, comment arrivent-elles à se construire avec cette image intériorisée et dégradée de la femme ? Et surtout lorsqu’elles subissent en plus des injures sexistes et homophobes ?

“Lorsqu’elles sont dans la préparation, l’entraînement, la compétition, le rêve de médaille ou de titre, l’envie de construire un palmarès est plus forte que tout. Donc elles parviennent à mettre tout ça de côté.

Et puis cette incongruité de leur présence, qu’on leur fait tout le temps ressentir, permet à certaines de se forger un mental. Elles parviennent à dépasser toutes ces injures et remarques sexistes. Elles sont vraiment très fortes.

In fine, je pense que ca finit quand même par les atteindre, mais elles sont très fortes”.

  • Dans votre livre “du sexisme dans le sport”, vous dîtes qu’à force de subir des remarques sexistes, on finit par développer le syndrome de l’imposteur, c’est-à-dire qu’on se demande si on est bien à la bonne place, si on est légitime. Derrière ces injures, leurs auteurs cherchent-ils à écarter les femmes des terrains ou à réaffirmer la domination masculine ?

“Très certainement, il doit y avoir de ça aussi. Ces derniers temps, les sportives ont obtenu certains droits et quelques avancées sur certains sujets. Mais certaines femmes se contentent de ce qu’elles ont comme avancées. Elles se disent que c’est déjà bien par rapport à avant, alors qu’on est encore loin du compte ! Ce n’est pas parce qu’on a avancé qu’on doit arrêter de prétendre à l’égalité.

Quelque part, les sportives et les dirigeantes se demandent parfois si elles sont légitimes, et les remarques sexistes et homophobes visent à vous faire comprendre que vous n’avez rien à faire ici. C’est certainement le message qui doit être compris inconsciemment”.

serena williams @Edwin Martinez from The Bronx
Serena Williams. Crédit photo : Edwin Martinez from The Bronx

Comment faire évoluer les mentalités

  • Dans votre livre, vous présentez Ronda Rousey qui est une athlète (judokate, combattante MMA et catcheuse) qui expose son corps musclé tout en revendiquant sa féminité singulière. Pour elle, une femme musclée est finalement simplement une femme qui a exploité tout son potentiel physique. Comment peut-on faire changer les mentalités à ce sujet ? Comment peut-on passer de “la” féminité “aux” féminités (plurielles) ?

“Pour moi, il y a plusieurs choses essentielles. Il faut déjà essayer de faire de la pédagogie comme j’ai tenté de le faire avec mon livre. On peut aussi le faire à l’aide de podcast, de webinaires, etc. On a aujourd’hui suffisamment de moyens pour faire de la pédagogie et expliquer tout ça. C’est vraiment très important de déconstruire les croyances, les préjugés, les stéréotypes de genre pour construire une vision plus réaliste et plus complexe qu’elle n’y paraît.

Ensuite, il faut que les sportives elles-mêmes s’engagent dans ce combat, comment peuvent le faire Serena Williams ou Ronda Rousey, par exemple. Quand on est sportive, il faut revendiquer son corps musclé, ses épaules développées.Certaines sportives n’osent pas se montrer en débardeur pour ne pas montrer des épaules trop carrées. Mais cette carrure, c’est la preuve d’une force physique et mentale. Ca vous donne une ossature, une tenue qui vous permet de faire impression. Ce physique, il faut en faire une force, le revendiquer et peut-être aussi porter beaucoup moins d’importance au paraître. Il faut que des sportives ou des femmes dans le sport montrent qu’il y a plusieurs façons d’être féminines et de réussir.

Il faut aussi que les athlètes féminines disent haut et fort que ça suffit de les juger en permanence sur leur féminité, sur leur apparence. Ce qui compte, c’est l’intériorité de la personne et pas son extériorité. Et je crois que lorsqu’on aura réussi à venir sur des choses plus essentielles comme celles-ci, ca va aller vite pour avancer.

Mais entre-temps il va falloir cravacher car beaucoup de sportives usent, peut-être un peu trop, de cette féminisation parfois à outrance de leurs corps. Elles sont évidemment totalement libres de faire ce qu’elles veulent, mais ça serait bien qu’elles réfléchissent aux conséquences collectives de leurs actes individuels”.

  • Comment transformer un coup de gueule, celui de Caroline Thomas, en force collective ?

“C’est très compliqué. Aujourd’hui on n’a pas de mouvement associatif fort qui pourrait nous unir et nous fédérer. Alors je leur conseillerais d’abord de constituer des réseaux informels. Avec les moyens d’aujourd’hui, il est facile de créer un groupe Whatsapp ou ce qu’elles veulent pour se fédérer.

Ensuite, il y a des syndicats. Alors syndiquez-vous et faites porter votre voix. Et quand vous vous sentirez assez fortes, pourquoi ne pas créer une association comme les cyclistes l’ont fait. Je pense que c’est en s’assemblant qu’on deviendra plus forte. Il faut sortir de l’isolement, incontestablement”.

  • Un Comité élite 1 créé au sein du syndicat Provale. On peut peut-être espérer une évolution positive..

“Oui, tout à fait, c’est très positif”.

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Derrière l’injure “sale lesbienne”, il y a l’idée que les sportives ne sont pas de “vraies femmes” parce qu’en faisant du sport – et un sport considéré comme “masculin” qui plus est – elles transgressent leur genre assigné à la naissance, autrement dit elles se “masculinisent”. C’est donc une manière de remettre en cause leur identité reposant sur leur apparence, leur sexualité et parfois même leur anatomie ou physiologie lorsque, dans certains sports, elles sont soumises à des tests de féminité.

Face à cette injonction permanente à la conformité sexuée et sexuelle de la sportive, certaines d’entre elles sont tentées de surjouer la féminité – et l’hétérosexualité – pour prouver à la société qu’elles sont de “vraies femmes”, renforçant malgré elles les stéréotypes de genre et l’homophobie latente. Pourtant, l’athlète de haut niveau peut incarner d’autres modèles de féminités, des femmes déterminées, puissantes, qui ont exploité au maximum leur potentiel physique.

Avec le temps, à force de pédagogie et avec une médiatisation accrue des sportives et de leurs performances, les mentalités continueront d’évoluer. Pour faciliter cette évolution, les femmes athlètes doivent faire preuve de résistance, de solidarité et prendre conscience du rôle qu’elles peuvent jouer.