Le rugby, Marie Lematte ne peut pas s’en détacher. La passionnée du ballon ovale le décline à toutes les sauces. En tant que joueuse d’abord. Elle passe sept ans en Top 10 avec le maillot de Gennevillier sur les épaules. Et quand l’envie de jouer la quitte, elle passe de l’autre côté: celui de l’arbitre. La professeur – de rugby évidemment – à l’Université de Poitier monte très vite les échelons. Aujourd’hui elle est arbitre de touche pour la Coupe du Monde de rugby en Irlande. Un statut complètement amateur à l’instar de beaucoup de joueuses. Un “choix politique de la fédération” dit-elle, comprenez: donner les moyens ou pas aux femmes de se faire une place dans le monde de l’arbitrage. Dans la cafétaria de l’Université de Dublin, elle revient pour Rugby féminin – Toute l’actu, sur son travail pendant la coupe du Monde, la discipline de l’équipe de France et la place des femmes arbitres dans le monde du rugby. 

Marie Lematte, comment devient-on arbitre pour une coupe du Monde de rugby ? 

Il faut beaucoup de travail. Savoir saisir sa chance. Il faut que des gens vous remarquent. On avance petit à petit. On nous propose de nouveaux matchs, de plus grandes responsabilités. Et là, il faut prouver. Il faut travailler énormément sur le plan physique ou sur le travail de la vidéo. En ce qui concerne la sélection, ce qu’il se passe c’est qu’on est supervisé sur chaque match au niveau international. On a un échange sur skype avec des superviseurs. On doit alors expliciter certaines décisions qui peuvent être bonnes ou mauvaises. Mais ce n’est jamais blanc ou noir. On doit parfois échanger sur des situations un peu particulières. Au final c’est Alain Rolland (le manager des arbitres internationaux pour World Rugby) qui prend la décision.

Comment se déroule la préparation ? Il faut relire toutes les règles ? Travailler beaucoup sur le plan physique ? 

Oui, pour la coupe du Monde, il y a une préparation physique spécifique. Surtout qu’en France le mois d’août n’est pas le pic de la saison. Sinon, quand on est arbitre, le livre de règles devient un peu le livre de chevet. Il faut se replonger régulièrement dedans. La première journée par exemple, avec les nouvelles règles misent en place lors de cette coupe du Monde, on s’est réunis pour travailler sur des points spécifiques, se poser des questions, des cas compliqués. Il y a des situations qui peuvent arriver qu’une seule fois pendant le tournoi, mais il faut être prêt. Le but est de matérialiser dans l’espace ce que ça peut donner pour ne pas être pris au dépourvu. C’est toujours une gymnastique de l’esprit. On travaille beaucoup par automatisme. On a des images dans la tête pour réagir de manière instinctive. Et là, avec des nouvelles règles, il faut tout transformer.

Quel est votre programme en période de compétition ? 

Le lendemain matin, après le match on a une séance de récupération physique. Ensuite, chaque arbitre débriefe son match par équipe. Il y a donc l’arbitre de champ avec les deux arbitres de touche et l’arbitre vidéo. On regarde tout le match à la vidéo. On sélectionne ensemble des cas qui nous pose question. On échange beaucoup sur les bonnes ou mauvaises décisions prises pendant la rencontre. L’après-midi on fait la même chose avec les superviseurs. Eux aussi ont sélectionné des cas vidéo. C’est de nouveau un échange et un visionnage. C’est aussi le moment où on peut soumettre une vidéo à l’ensemble de l’équipe. On doit tous être d’accord sur certains points. Le jour suivant on fait une grosse séance physique. On se réunit tous avec Alain Rolland pour encore une fois revenir sur les cas vidéos. Par exemple après la première journée, on a repris tout ce qui était lié au jeu déloyal. Il y a eu pas mal de cas de plaquages hauts ou à retardement et des cartons. On doit essayer d’être cohérent sur nos décisions.

Que se passe-t-il dans votre tête quand vous faites une erreur en match et que vous vous en apercevez ? 

Evidemment on fait des erreurs. Il n’y pas de match parfait. Il y a toujours un moment où on se dit: “mince, est-ce que j’ai pris la bonne décision ?” Mais quand on est arbitre il faut absolument passer à autre chose. On y arrive pas toujours bien. Parfois on ressasse pendant quelques minutes sauf que sur un terrain de rugby il y a tellement de situations à analyser que si on reste sur l’action qui s’est passée 10 minutes avant, on perd le fil. A certains moments on sait même qu’on a fait une erreur énorme. Il faut absolument reprendre le fil du match pour le terminer et arriver à se sortir de l’erreur qu’on a fait.

Les commentaires négatifs vis-à-vis des arbitres vous affectent-ils ? 

Il y a toujours énormément d’arbitres en tribune (rire). Mais la fonction veut ça. On est scrutés. Après on accepte cette responsabilité là. Quand on endosse le costume, on sait qu’on va être sujet à controverse. Pendant le match à vrai dire on n’entend même pas les spectateurs. Ce n’est pas quelque chose qui touche vraiment car on est habitués. En revanche, je trouve qu’au niveau international féminin, le climat est relativement apaisé. Il y a un vrai échange.

Vous avez passé du temps avec l’équipe de France pendant leur préparation avant le mondial. Quel était le but de votre intervention ? 

Le but c’était de faire ce qui n’a jamais été fait avec l’équipe de France féminine. C’est-à-dire, créer du lien avec le monde de l’arbitrage. Faire entrer la connaissance du règlement dans la préparation de joueuses. C’est important de connaître le règlement. On a aussi travaillé sur l’attitude à avoir vis-à-vis de l’arbitre. Très peu de joueuses parlent anglais donc la communication est difficile. J’ai essayé de faire comprendre aux joueuses que parfois, cette barrière de la langue, met une barrière à la communication. Il faut arriver à s’ouvrir, à utiliser le langage du corps, à mettre de l’empathie avec les décisions de l’arbitre même si parfois elles ne sont pas bonnes. Cette empathie avec la personne est importante pour créer du lien, mais aussi pour que les joueuses conservent leur énergie et qu’elles se concentrent que sur le jeu. Les joueuses ont été très réceptives. J’ai eu des retours des arbitres qui m’ont dit qu’ils percevaient une équipe vraiment souriante et avenante.

Avoir face à soi d’un côté une équipe avenante et de l’autre une fermée et distancée peut-il influencer la décision d’un arbitre ? 

Non ça n’influence pas la décision. Par contre, ça permet à l’arbitre de travailler dans la sérénité. Quand on a une capitaine ou des joueuses qui passent leur temps à lever les bras, parler, poser des questions avec un visage dur qui exprime la frustration, c’est comme pour un professeur travaille qui dans une salle de classe avec un brouhaha incessant. Ca perturbe la concentration. C’est important de laisser l’arbitre serein dans son arbitrage et de le laisser se concentrer sur le jeu.

L’équipe de France est souvent critiquée pour son indiscipline. C’est un point qu’elles ont particulièrement travaillé pendant la préparation. En tant qu’arbitre, le ressentez vous ?

Je pense que les équipes latines ont cette image là. Mais la France a prouvé pendant cette phase de poule que c’est une grande équipe. Elle a des ambitions. La discipline, c’est un point clé si elles veulent aller bout de leur ambition. Pour le moment ça a été noté comme quelque chose de positif par le corps arbitral. L’équipe de France est très forte, aussi parce qu’elle est disciplinée. Je crois que c’est la marque d’une grande équipe.

Les compétitions féminines sont généralement arbitrées par des femmes. En quoi est-ce important que ce soit une femme qui arbitre des femmes ? 

Pour moi il n’y a pas vraiment de différence. Que j’arbitre des hommes ou des femmes, tout ce qui m’importe c’est le jeu. Mais si on veut permettre le développement de l’arbitrage féminin il faut mettre les moyens. Au niveau international il y a très peu de matchs féminins. Pour gagner en expérience, pour progresser ça passe par faire des matchs importants. Si les femmes n’ont pas accès à ces matchs, c’est le chat qui se mort la queue. On va dire: “Elles manquent de compétences. Elles manquent d’expérience.” Mais en même temps si on ne leur donne pas des matchs importants, elles vont continuer à manquer d’expérience. Donc ça nécessite de donner ces compétitions aux femmes. On ne peut pas progresser si on n’est pas mis en situation difficile avec des matchs sous pression. C’est comme pour les joueuses. On ne peut pas prétendre être championnes du monde si on n’a pas vécu des gros matchs. Je pense qu’on avance mais on avance encore trop doucement. Les femmes sont depuis peu de temps dans le monde du rugby. Il y a toujours des personnes qui se demandent si les femmes sont assez compétentes. Moi j’ai mes certitudes. Mais les mentalités évoluent doucement. Il faut continuer à se battre. Parfois c’est un peu usant qu’au bout de dizaine d’années on se batte sur les mêmes a prioris. Il y a toujours de réticences, il faut continuer à les combattre mais il y a des gens qui y croient. J’ai rencontré un soutien d’énormément de personnes sur le fait d’arbitrer et de progresser. Il y a aussi beaucoup d’hommes qui m’ont soutenu, qui sont fièrs de mon parcours. Et qui se sont aussi battus pour ça.

Peut-on imaginer voir une femme arbitrer un match de Top14 dans les années à venir ?

Oui je pense qu’on y arrivera. Mais on est que 4 femmes arbitres au niveau fédéral en France en ce moment. Donc dans les années à venir ça va être difficile.

Il faut un plus gros vivier à la base…

Oui de toute façon il faut qu’il y ait des femmes dans tous les secteurs. Dans les comités, dans les ligues, pour que petit à petit viennent dans les consciences que c’est possible. Il faut aussi que les femmes y croient. Dans mon comité au départ j’étais la seule femme. Aujourd’hui il y a plein de jeunes filles qui ont commencé à arbitrer parce qu’elles m’ont vu. Elles ont vu mon parcours et elles se sont dit: c’est possible. Plus les femmes y croiront, se prépareront et travailleront en conséquence, plus il y en aura sur les terrains et plus ça va pousser vers le haut-niveau. Je pense que ça viendra, j’espère !

Maïa, à Dublin.

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